Le festival

Le festival vu par Pierre Ducrozet, invité aux Petites Fugues en 2015

J’ai traversé la médiathèque et je me suis assis au fond. Devant moi, une classe de Seconde Pro, option mécanique, dans un lycée de Haute-Saône. On commence à parler, les mains se lèvent. Les gestes sont secs, francs, les questions aussi. Une des trois filles de la classe lève la main.

« En fait, votre personnage, Jay, vous dites que c’est un héros parce qu’il est à la fois solaire et mélancolique, c’est ça ? Votre personnage, c’est un peu vous, quoi ? » Je la regarde. Elle sourit légèrement. L’intelligence crie dans ses gestes brusques et sa tête qui penche. Je ne sais pas quoi dire. Il n’y a rien à dire. La conversation continue, elle pose cinq ou six autres questions, toutes aussi aiguës et pertinentes. Son camarade, à côté d’elle, prend le relais. Je suis sidéré.

 Je tourne un instant la tête, regarde la cour centrale et les bâtiments de cette ancienne caserne transformée en internat, puis je reviens vers la classe et ces deux élèves. Et je pense : il faudrait toujours lire des livres inappropriés, ceux qui ne nous sont pas destinés. C’est alors que quelque chose peut se passer. Si on lit les livres qu’on ne devrait pas lire - plus tard mon chéri c’est peut-être pas le moment - il y a la possibilité d’une île ou d’une étincelle. Cette fille n’aurait pas dû avoir les lectures qu’elle avait, mais personne ne devrait se cantonner à ce qu’il est censé faire.

Les Petites fugues emmènent les livres (et par ailleurs leurs auteurs) là où on ne les attend pas, et c’est leur grande vertu. On fait des kilomètres en voiture (en excellente compagnie), et ça tombe bien, c’est une des choses les plus agréables au monde. On va de bibliothèques en écoles, de libraires en médiathèques, notre petit livre sous le bras, lequel, partout où l’on arrive, a été lu, étudié, disséqué. Il fait froid, on se tient chaud.

La rencontre s’est achevée. On a bu un jus de fruit. Je poursuis la conversation avec les élèves. La fille et le garçon s’approchent.

- On nous regarde bizarre, ici, parce qu’on lit des livres, dit le garçon. En fait, non, on nous regarde bizarre de toute façon, même sans les livres.

- Moi j’ai aimé le vôtre, me dit la fille. Y a de l’action, et puis vous parlez comme nous, vous prenez pas des gants. Pas comme tous ces écrivains morts.

Tout à coup j’ai compris pourquoi je m’enfermais des mois durant alors qu’il fait si beau dehors et que les rues mènent (presque) toutes vers des cascades émeraude.

Je suis reparti heureux. Contrairement à l’idée reçue, les rencontres sont surtout faites pour que les écrivains y apprennent quelque chose (pourquoi ils écrivent, par exemple, et pourquoi ces livres en particulier).

Il faudrait toujours amener les livres là où on ne devrait pas. Des choses pourraient, qui sait, advenir.

Pierre Ducrozet, août 2016

 

Ça s'est passé en 2016