Le festival vu par … Hélène Vignal
Chaque année, à l’issue du festival, l’un des auteurs ou autrices invité.es lors de l’édition précédente, est convié.e à prolonger la fugue par un texte libre et inédit.
Le texte qui suit en conserve une trace : un souvenir, une émotion, une rencontre ou une pensée née de cette traversée et offerte aux lecteurs.
Biographie
Hélène Vignal est née en pleine révolution, en mai 1968 à Paris. Elle travaille dans le domaine social et des politiques publiques, tout en se consacrant à l’écriture. Elle publie une quinzaine de romans jeunesse et ados aux éditions du Rouergue, dont Casseurs de solitudes (2014), Si l’on me tend l...
L’envers et l’endroit
Le festival vu par Hélène Vignal, venue en 2025
- Je veux cette affiche absolument !
Caprice d’autrice ? Peut-être…
Sur l’affiche des Petites Fugues 2025, deux personnages arpentent une campagne brumeuse. L’un à l’endroit, l’autre à l’envers. À l’endroit et à l’envers de quoi ? Ils semblent avancer sur le même chemin mais dans deux dimensions différentes.
Je l’ai collée au mur de mon bureau, parfait message pour me mettre dans le mood travail.
Ce n’est pas seulement parce que les Petites Fugues est un festival itinérant. J’adore cette image pour ce qu’elle dit de la littérature : un voyage à plusieurs dimensions dans le réel et la fiction. Le réel serait un monde à l’endroit et la fiction un monde inversé ? À moins que ça ne soit le contraire ? Qu’est-ce qui est réel quand on avance dans la nuit brumeuse entre des sapins lourds de neige fraiche, avec l’impression d’être dans le grand nord ? Qu’est-ce qui est fiction quand, au bout de ce chemin où l’on n’a pas deviné un toit, pas croisé une voiture pendant 20 ou 30 minutes, on arrive dans la petite bibliothèque de Brassy, et qu’une quinzaine de visages amis nous attendent autour des bières d’Odile T’en Brasse ? Qu’est-ce qui est réalité quand je suis accueillie au collège de Luzy par le personnage de mon roman, en chair et en os ?
Dans nos métiers d’auteurs, souvent l’on bouge sans visiter vraiment, on « fait des rencontres » mais on ne rencontre pas toujours. On voit des CDI, des médiathèques, des hôtels, des cantines scolaires, des classes. Mais aux Petites Fugues, parce que le festival est ainsi conçu, on compose avec les vallons, les forêts majestueuses et sauvages, la neige, le verglas, le froid et on avance avec un étonnement admiratif vers ceux qui vivent là et qui font ce territoire.
J’étais bien contente que Mélissa, Marion(s) ou Delphine se chargent de conduire sur les routes glissantes. Un grand merci à elles, j’aurais été bien en peine de le faire !
Je suis revenue pleine de récits qu’il a fallu parfois suspendre, parce qu’on arrivait... Récits de vie, d’implantation, récits d’enfance, de rencontres, récits des lieux. Morvan, pays de nourrices et d’arbres coupés, pays d’enfants placés aussi. Pays où l’on apprend donc à vivre l’arrachement, arbres comme humains. Au XIXe, les femmes d’ici laissaient leurs enfants pour aller prendre soin de ceux des villes. Et les hommes, par la technique du flottage, convoyaient les grumes de pin sur le fleuve pour chauffer Paris avant de remonter à pied une fois le travail accompli. Les sapinières plantées pour fournir les sapins de Noël et qui appauvrissent les sols pour enrichir un peu le territoire…
Quatre jours d’arpentage ce n’est pas si long. On pourrait même dire que c’est court. Pourtant ces quatre jours-là ont été comme dilatés, j’ai eu l’impression d’être dans cette affiche brumeuse, ne sachant plus très bien où était le réel et où l’imaginaire, le présent et le passé, la vie et la fiction, l’endroit et l’envers...
L’hôtel du Vieux Morvan et la fontaine endormie de Tinguely-Saint Phalle, vestiges des années Mitterrand à Château-Chinon. La petite bibliothèque de Liernais. La Promesse de l’aube, librairie de la merveilleuse Évelyne à Autun, et cet after où elle nous convie, entre tisanes et whisky japonais, au milieu des livres avec Gilles Marchand. Les détenu·es de Joux-la-Ville, le gang des Lyseurs du lycée d’Autun, les collèges de 58 élèves, les jeux de pistes des collègien·nes de Luzy, les gougères faites par la maman de je ne sais plus qui…
On ne le dit pas souvent que la culture en milieu rural ce n’est pas rien… On devrait en faire des tonnes autour de ça. Ce travail de dentelière, qu’il faut mener pour encourager les liens qui font sens autour du livre, pour s’encourager soi-même à poursuivre ce métier précaire. L’Agence Livre & Lecture Bourgogne-Franche-Comté fait cela. Obstinément. Son équipe a voulu que ce soient les médiatrices et les auteur·rices qui se déplacent pour aller à la rencontre du public. On fait ça ensemble, dans le ronronnement des voitures, le raclement des essuie-glaces sur les pare-brise gelés… Au bout du chemin, toujours le même sourire sur des visages uniques : Évelyne, Véronique, Shinead, Mélissa, les élèves, les bénévoles aux cheveux blancs qui quittent la rencontre pour filer à la gym…
Je suis repartie avec la migraine des jours de grande fatigue, et l’envie de revenir. J’adore partir avec l’envie de revenir, avec dans mes bagages un mystère à peine esquissé. Quelque chose de brumeux et d’intense que mon imaginaire va continuer à arpenter.
Il est si intimidant, ce territoire, avec ses conifères et ses routes désertes, qu’on se demande si on a quelque chose à y faire quand on n’y est pas né. Pendant ces voyages, entre les dentelles d’arbres blancs qui penchaient sur nous comme des géants affables et menaçants, je pensais aux pages de Madelaine avant l’aube, le roman envoûtant de Sandrine Collette. J’avais l’impression d’être entrée dans ses pages. Fiction ? Réalité ?
Parfois nos tournées d’auteur·rices nous laissent plus que des visages, plus que des paysages. Elles nous lestent d’impressions qui nourrissent le travail, justement parce qu’elles sont difficiles à cerner. Et quand ça fait mystère, quand ça fait, même : mystère-scotch-du-capitaine-Haddock, vous voyez ce que je veux dire ? Le truc qui vous colle à la peau et dont vous collez l’affiche dans votre bureau. Vous voyez ? Vous voyez ou pas ? Et bien je crois que l’envie d’écrire n’est pas loin.
Le travail se nourrit de cela, de ces choses qu’on ne comprend pas très bien et qui nous marquent par leur intensité et leur épaisseur. Ces choses qui s’impriment en nous direct. Le Morvan m’a fait ça, les gens que j’y ai croisés aussi. Nous étions tous minuscules sous les arbres et pour ma part, je me demande si … ça ne m’a pas remise un peu à l’endroit.